08 October 2012

Claudy va voter socialiste en 2012


Vous ne connaissez pas Claudy. Mais on en connaît tous un. Notez il aurait pu s'appeler Marco, Fernand ou Khalid. Mais les gens ont assez de tares sans qu'on les affuble des préjugés qu'on nous bourre dans le crâne.

Claudy va voter socialiste en 2012.
Ca c'est de l'info. Pas assez pour faire la une du Soir mais le rédac-chef m'a demandé des témoignages.
Oui je sais moi aussi je m'en fous de qui vote pour qui.
Le rédac-chef aussi. Pas sûr qu'il aime mon papier pourtant, je vais encore ramasser.


Une info anodine mais derrière le rideau un truc qu'on regrette vite d'avoir vu.
Un peu comme quand tu grattes un bouton et qu'il y a du pus. Mouais, pas frais, on en prend une autre.
Ou un peu comme quand tu cueilles des tomates. J'aime bien ça les tomates; je les coupe en dés, une cuillère de mayonnaise, un lichette de vinaigre, un peu de ciboulette, sel, poivre noir, même les gosses adorent.
C'est bon les tomates; c'est rouge, c'est sain, mais quand on les cueille on a les mains qui puent...
Et bien Claudy quand il reposera son crayon rouge après avoir rempli de rouge un rond dans un carré sur le bulletin de vote de la liste rouge, il aura aussi les mains qui puent.

Claudy il s'en fout de la politique. Il déteste en fait même. Vous devriez le voir Claudy, avec sa tronche.
Quand je l'ai vu la première fois j'étais pas à l'aise. Une gueule burinée, toute en angles, un nez pincé, des yeux perçants un brin chafouins, un peau brune ridée comme le cul d'une vieille de 90 berges. Il a 50 ans.
Il tire sur le mégot d'une roulée main Rizzla et Ajja 17 qu'il tient avec la braise à l'intérieur de la main, habitué à fumer au grand air.
Il ne te regarde pas il te soupèse. Tu passes à deux doigts de la mandale et son haussement de sourcil te dit juste que tu n'en vaux pas la peine.

Il n'aime pas trop son boulot qu'il me dit. Il est ouvrier communal.
Le pire dit-il c'est son chef. Un vicelard son chef.
Il ne le dit pas tel quel mais les quelques mots qu'il renvoie quand je pose mes questions sont sans appel.
Le chef, il a eu son poste après avoir épousé la cousine par alliance du bourgmestre. Un petit gras qui sue tout le temps. Pas le bourgmestre. Enfin, si, le bourgmestre est gras aussi mais c'est pas pareil.
Le stress que ça doit être, pour le chef. Il n'en touche pas une et il le sait. Mais il sait qu'on le sait aussi et ça le stresse, ça l'aigrit. A cause de ça les horaires sont durs. Pour prouver que c'est lui le chef.

Il aimerait bien changer de boulot Claudy mais il n'a pas son certificat. L'enseignement obligatoire quand on lui en parle il sourit jaune. Ses dents sont jaunes aussi, forcément vu la merde qu'il fume... mais le rictus sent la rancoeur. C'est pas sa faute à Claudy si son père lui rendait pas la vie facile. Alors à l'école on l'a mis en professionnel. Un cas difficile qu'il disait le préfet. Une graine de délinquant. Mais quand il a pu il a quitté. Trouvé des boulots saisonniers puis il est rentré manoeuvre à la commune. Via un ami.

Et depuis il est piégé. Ho le boulot ça va encore mais c'est les à-côtés... Ca ne le gêne pas trop d'aller coller les affiches pour le bourgmestre pendant les campagnes. Mais depuis quelques années les horaires sont pénibles parce qu'on ne peut plus sur-coller les autres alors il faut sortir aussi la nuit "pour pas que ça se voie"
Et puis maintenant il faut prendre congé pour coller. "Y'a eu un procès ou quoi. Ce serait mal d'utiliser les fonds publics pour sa campagne au bourgmestre." Qu'il dit Claudy.
Il n'était pas trop chaud pour prendre ses congés parce qu'il n'en a pas beaucoup mais on lui a fait comprendre qu'il fallait pas trop hésiter.

Une fois habitué à l'odeur rance de la sueur à la Cara pils et à l'odeur de goudron qui s'émane du camion de la commune je pourrais même m'attacher à cette gueule.

Il avait des idées pourtant qu'il dit. Il aurait bien démarré une entreprise de construction avec son beau-frère qui avait un peu de côté. Il aime bien maçonner.
Mais c'est passé. Créer sa boîte c'est pas un truc qu'on apprend à l'école. Et il a pas fini de toute façon.
Il venait d'avoir la petite et prendre des risques c'était pas le moment.
Puis c'est mal vu. C'est pour les riches. Les riches il n'a pas trop confiance.
Il n'en connaît pas beaucoup des riches mais une fois il a eu des problèmes. Son propriétaire qui ne voulait pas payer les réparations dans la maison qu'il louait avec sa femme. Il roulait en mercedes pourtant le type.

Je lui paie un bière et une frite à midi. Normalement ils mangent sur le chantier mais comme je suis là on sent qu'il y a une tension. On marche sur des oeufs et pas sûr qu'on aime l'odeur s'ils cassent.
"Le journalisss" qu'ils m'appellent. Un hochement de tête de son chef et on décolle.
Il est toujours sur ses gardes. Il lui en faudra plus pour me faire confiance. Après deux-trois Jup et une mitraillette andalouse il me demande sur quoi est mon papier.

"Sur les gens qui votent socialiste" je dis.
"Comment je sais qu'il vote socialiste? C'est pas secret? Et y'a quelqu'un que ça intéresse à part son chef?"
"On a sonné à la commune, demandé qui se proposait pour aller coller les affiches."

Se proposer. Il voit. Il s'excuse pas. Ses épaules s'abaissent un peu.

Il me raconte Julia. Elle est à l'école sa petite. La grande école. Elle étudie. Comptable qu'elle va devenir. Ca coûte cher aussi.

Changer de boulot il peut pas se permettre, patron non plus, et le chômage ce serait la mort.
Il a peur. Peur que comme pour lui l'école ne serve à rien à Julia. Ne soit pas qualifiante. Ne lui donne pas de boulot. 20 ans qu'elle a. Elle rêve qu'il dit. D'une jolie maison, d'un travail.
Peut-être que s'il demande le bourgmestre lui trouvera un petit quelque chose.

Il me raconte son frère qui a fait les grèves des métallos. Qui s'est retrouvé au chômage. Que le chômage c'est un piège. Qu'on n'en sort jamais. Que c'est fait exprès. Comme ça on peut lui dire ce qu'il doit faire. Son frère s'en est pas sorti en tout cas. Sa femme l'a quitté pour un type qui servait au café de la gare. Il s'est barré aussi mais elle n'est pas revenue.
C'est pas facile seul avec tous ces prix qui augmentent.
Il est remonté son frère! Ha faut l'entendre!
T'as vu la tour Mittal à Londres? 18 millions ! Au lieu de sauver les hauts fourneaux de Seraing !
Je ne lui dis pas que la Région a donné 700 Millions de certificats verts à Mittal. Que cette subvention c'est 2 ans de salaire par emploi direct et indirect. Qu'avec ce pognon on aurait pu redéployer le bassin.
Qu'on aurait du le faire depuis 1973 et le choc pétrolier. Ou depuis 1962 quand les flamands ont créé Sidmar. On le savait que l'accès à la mer les rendrait plus compétitifs que nous mais on a continué à subventionner.
Un goût de bile en bouche...
Malgré la Jup.
Subventionner.
Pour rendre redevables plein de Claudy.

Je lui tends la main à Claudy.
A sa gueule de lame de couteau.
A sa main qui pue la victime et le clientélisme. Une main qui a souvent du faire le coup de poing.
La petite main du parti... Je ne la vois plus comme ça pourtant.

Il la prend. Il me dit que je suis pas comme les autres.
Je ne lui dis pas que lui bien.

Claudy va voter socialiste en 2012. Comme chaque fois. Comme plein de petites mains du parti. Des mains qui puent la peur.


(texte initialement publié pour le projet Ultra-Gonzo 2.0)